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      30/11/2006 - Cultures en conflit?

      cultures en conflit?

       

       

       

      Au XVº siècle, l’empire inca paraissait à son zénith, mais à l’heure où le dernier inca Huayna Capac gisait sur son lit de moribond, se préparait la pire des luttes fratricides entre les deux héritiers. Une guerre civile éclate entre les factions des familles royales de Cusco et de Quito. Cela explique la révolte de peuples sous le joug inca, comme les Cañaris, qui joignent leurs 3000 guerriers à la petite troupe de cent quatre-vingt Espagnols pour la bataille puis le sac de Quito en 1534. Le Tawantinsuyu, l’empire des quatre angles, subit alors la Conquête par les hommes blancs appelés Wiracochas, du nom du dieu, qui veut dire aussi « écume ou sébum de la mer ». Ils en terminent avec la tyrannie de l’usurpateur Atahualpa, qui sera tué après le supplice infamant du garrot, à Cajamarca.

      Durant « la fête de sang Yawar Fiesta», le titre d’un roman de Jose Alfonso Arguedas, l’indianiste le plus connu, une célébration officiellement interdite dans les Andes de nos jours, se pratique parfois clandestinement dans les communautés les plus inaccessibles. On y célèbre la victoire de la culture andine.

      Le condor, attaché par ses griffes à l’échine d’un taureau, en dérision de la tauromachie des conquérants, sort invaincu dans cette corrida sanglante devant le titan ibérique humilié. Les Indiens reproduisent ainsi l’épopée du choc entre les deux races. Le condor est ensuite libéré, couvert de banderoles colorées pour aller, messager des hommes, dialoguer avec les divinités des cimes, les Apus.

      Les Amérindiens péruviens aiment entretenir cette réciprocité, ce commerce d’amitié et de vénération envers les dieux, comme ce personnage géant accoudé aux flancs d’une montagne, inscrit dans la roche du désert de Paracas par le peuple Nazca pour interpeller les dieux du haut de son promontoire  :

      « Eh ! vous les dieux, ne nous oubliez pas, nous, vos hommes fidèles ».

      « Tant que les condors sillonnent l’espace, les dieux trouveront le chemin du retour … » Hernan Velarde

      Rappelez-vous, Cortez avait dit en découvrant Mexico : « Les Espagnols sont angoissés d’une maladie de cœur dont le remède est l’or ». C’est ainsi que survint la catastrophe historique appelée d’un euphémisme la découverte du Nouveau Monde. Découverte de quoi, je vous le demande. Les amérindiens ne connaissaient-ils pas déjà leur univers, leurs cultures diverses et raffinées ? Tout au plus c’était une rencontre de l’Occident, le continent où le soleil déclinait, avec le monde amérindien où le soleil, les montagnes et le jaguar étaient dieu. Il fallut l’arrogance des souverains espagnols Charles Quint puis Philippe II pour prétendre qu’ils régnaient sur un empire où le soleil ne se couchait jamais.

      Pour les Incas, il s’agit d’un nouveau Pachacutec, un retour du temps, une révolution de l’espace-temps, un événement qui marque la fin de l’âge d’or, le commencement d’un nouveau cycle de création et de destructions, l’âge de la guerre. Un ethnocide, un génocide comme vous le savez. 90% de la population indienne décimée, par les combats, les tortures de l’Inquisition, les maladies importées, le travail forcé dans les mines, etc… Les évangélisateurs catholiques inventent à leur convenance l’émergence d’un troisième soleil, l’avènement de la lumière du Christ

      sur l’âge des ténèbres des malquis et des achachilas, les démons des montagnes du monde andin.

      On construit des églises sur les temples incas, cette modeste chapelle sur les hauteurs, puis l’église de Santo Domingo sur le Qoricancha, le temple du soleil. A Cusco, l’or était les larmes et la sueur du soleil, l’argent, les larmes de la lune.

      Le patio du Qoricancha (temple de l'or) était décoré d’un jardin doré, avec une fontaine en or, des parois couvertes d’or, l’image en or du soleil incrustée d’émeraudes, d’innombrables vasques et urnes remplies d’objets aussi en or à l’effigie de tous les êtres vivants, oiseaux, serpents, crabes, chenilles,…Tout ces trésors incas ont disparu, fondus en lingots. Certes cet or a financé la splendeurs des palais et des cathédrales espagnoles, les guerres de la chrétienté contre l’empire ottoman. Tout le produit de ce sac, évalué à six tonnes de lingots, environ 80 millions de nos euros actuels, serait un trésor d’une valeur inestimable s’il existait toujours sous sa forme originelle d’œuvres d’art.

      Retenons seulement cette leçon  de l’histoire : « Tout doit périr ; les cultures et les civilisations meurent aussi ».

      L’Indien conquis, pour se protéger de la répression par l’envahisseur et des persécutions de l’Inquisition a adopté une attitude d’autodéfense culturelle qui préservait au moins en partie son identité. Il a gardé, en les adaptant, les éléments essentiels du mythe andin qui pouvaient aussi représenter la tradition des oppresseurs. Quelques exemples :

      La « croix du calvaire » au zénith céleste s’interpénètre avec le lama noir, à la croisée de l’écliptique ; c’est le pont par lequel les humains morts reviennent chaque année sur la terre, pour le culte des Anciens, ou de tous les Saints pour les chrétiens.

      Il y a la fête de l’Inti Raymi , la fête du soleil au solstice du mois de juin, le retour de la lumière en hiver austral, confondu avec la fête du Corpus Cristi, le Sacré Cœur chrétien.

       

      Il y a le pèlerinage du Q’oyllur Ritti, l’étoile de neige en quechua, antique culte de fécondité au dieu soleil marié à la terre Pachamama sur les crêtes de la cordillère. L’auteur péruvienne Alfonsina Barrio Nuevo décrit ce rituel dan son livre « Cusco mágico » : «  Les cérémonies des andins ressuscitent des traditions millénaires, comme le bain lustral dans l’eau virginale du glacier, le salut aux apachetas, qui est l’offrandes de pierres aux cols et aux sommets, comme les cairns de roches amoncelées sur les crêtes dans les Alpes aussi, je crois, par les montagnards. Il y a le baiser à la terre quand les pèlerins aperçoivent l’Etoile de Neige, le sommet Q’oyllur Ritti, au-dessus des nevados, les sommets enneigés. Les Indiens rendent ce culte depuis des siècles en saluant, à l’aurore, la rencontre amoureuse du soleil Inti avec la terre Pachamama.

       

      Il y a encore les connaissances astronomiques de certains agriculteurs ou shamans, comme j’en ai rencontrés sur l’Altiplano, dans les communautés andines isolées, à plus de 4000 mètres. Ils savent prévoir les conditions climatiques ou conseiller la meilleure époque pour les semailles. Je me souviens en particulier d’un jeune Indien, revenu de la capitale Lima où il jouait de la guitare dans un groupe folklorique. Il nous fit une nuit une lecture des astres et la prévision météorologique. Il connaissait aussi une soixantaine de plantes curatives de la montagne, un savoir transmis par son père.

       

      Cette adaptation culturelle, je n’irai pas jusqu’à dire comme certains le syncrétisme de guérilla, est une résistance naturelle à l’acculturation, ou à la globalisation comme on la vit aujourd’hui. Elle nous rappelle qu’il existe certaines symboliques universelles. Dans toutes les cultures on retrouve l’idée des origines et du destin, certains mythes comme celui de la création, d’un monde après la mort, des cataclysmes inscrits dans la mémoire populaire comme une inondation, un incendie…Certains symboles sont universels comme le serpent, la croix, certains numéros sont un signifiant singulier, comme le trois, le sept…

      On peut ainsi mettre en perspective l’idée de l’ethnocide des cultures précolombiennes. En dépit des massacres, des horreurs de la Conquête et de l’Inquisition, on découvre quelque chose de plus grand qui transcende la culture hispanique ou andine, c’est le flux de l’existence. Comme la matière, les cultures ne meurent pas, elles se fécondent, se transforment.

      Pour conclure, devant cette petite fille aux pieds nus dans la neige, on peut s’interroger : quel sera son avenir ?

      La globalisation, avec toujours plus de misère et d’abrutissement des peuples amérindiens, ou le retour à l’âge d’or, le néoincaïsme comme beaucoup dans l’ancienne capitale Cusco, ombilic du monde, en rêvent ?  Pourquoi pas si cinq siècles d’extirpation des idolâtries ne sont pas parvenus à effacer ces traditions andines et ces rituels ? Pour ma part, je veux rester optimiste. Mais la question est la même pour toutes les cultures, dans toutes les régions du monde, andine, andalouse, écossaise, alsacienne, savoyarde. Il y a sûrement parmi vous des défenseurs des traditions alpines, régionales. La réponse à cet avenir nous l’avons tous entre nos mains.




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